Journal de confinement d’une note de musique : Épisode I

C’est donc parti pour quinze mesures de confinement. Enfin, quinze mesures, c’est ce qu’ils veulent bien nous dire. Ici, tout le monde se doute bien que ça va durer au moins le double. Quinze mesures coincée sur un la, deuxième interligne de la clé de sol. Et encore, j’ai de la chance, j’ai eu le temps de résoudre, parce que ça aurait pu être bien pire.

Peu de temps avant, on était encore tous dans le déni, à faire comme d’habitude : allongements de carrure par-ci, cadences évitées par-là, hémioles à tout va, modulations à la sous-dominante de dernière minute, bref, tout comme de chez normal, quoi ! Personne n’imaginait un seul huitième de soupir qu’on allait tous se retrouver bloqués sur une note pour des mesures et des mesures entières. Ronde liée à ronde liée à ronde liée à ronde… L’enfer mélodique !

Faut dire que chez nous, il n’y a pas eu de cas d’infection avant la dernière mesure. C’est à l’approche de la cadence finale que tout le monde a commencé à s’inquiéter : les quintes (de toux) consécutives se sont multipliées, d’abord entre les voix intermédiaires, mais bientôt, entre les extrêmes ! Le cauchemar sanitaire. L’alerte harmonique était lancée. Confinement généralisé. Conjoint ou disjoint, plus aucun mouvement n’est autorisé ! Hashtag #ResteSurTaLigneDePortée.

C’est là que j’ai commencé à angoisser sévère. Moi, rester sur la sensible pendant des mesures et des mesures interminables, à en crever, impossible ! D’autant que pendant ce temps-là, les basses étaient déjà tranquillement sur leur tonique. Les joies du retard : je vous raconte pas la tension. Alors, en vitesse, j’ai empaqueté tout mon attirail et je me suis résolument installée sur un la. Et puis j’ai fait comme tout le monde, je me suis confinée et j’ai gardé mes distances. Fini les quartes, les tierces, les secondes — je ne parle même pas des unissons ! —, tout ce qui est en dessous de la quinte n’est plus safe. Interdiction de jouer avec la santé : respectez les intervalles de sécurité !

2 Comments

  1. Tant que ce sont les voix intermédiaires qui s’expriment, tout n’est qu’harmonie. Mais avec toutes ces notes si sensibles qui restent confinées, espérons que les voix extrêmes ne s’empareront pas du discours. Car alors cela pourrait avoir la conséquence fâcheuse de mener à la pagaille, et seul un chef d’orchestre tyran pourrait tirer (à caoutchouc portant) quelque chose de cette situation non moins harmonique.

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